NOTRE HYPOTHESE DE TRAVAIL
 

Depuis 5 ans le CLPS de Bruxelles développe de nombreux partenariats sur le terrain bruxellois. Force est de constater que la notion de promotion de la santé est difficile à s’approprier. Les conférences locales représentent une opportunité de faire se rencontrer les différents secteurs, associations et réseaux de la région bruxelloise. Nous avons choisi de travailler sur un axe fédérateur: l’approche culturelle et artistique

 

Dans les lignes qui suivent nous tentons de développer quelques raisons de cette option. Si celle-ci relève d’un choix délibéré, le contenu et toutes les questions, du lien culture - expression artistique et promotion de la santé sont à investir par les partenaires.

La rencontre autour du lien entre l’expression artistique et la promotion de la santé est une opportunité de travailler la notion de participation et sa mise à œuvre. Le processus des Conférences Locales comportera plusieurs phases que nous avons découpées arbitrairement, mais il est possible que ces différentes étapes se chevauchent. Nous prévoyons un laps de temps de deux ans pour l’amorce et l’ancrage de ce projet.

 
L’approche artistique et  la promotion de la santé
 
La promotion de la santé reste une notion difficile à intégrer et si elle n’est pas réduite à celle « d’éducation à la santé », dans l’esprit de beaucoup, elle comporte une forte connotation biomédicale.

Les conférences locales viennent ainsi à point pour donner sens à la notion de promotion de la santé, sortir d’un champs réducteur pour en donner une vision plus créative, dynamique et plus sociale. En travaillant dans une approche de santé communautaire, les notions de participation,  de décloisonnement et d’intersectorialité peuvent être plus opérantes. Il s’agit de mettre à l’ouvrage ce concept de  promotion de la santé. 

Cette conception de la santé pose la question de la place de chacun, de l’espace donné à l’expression, qu’elle soit de l’ordre de la parole ou non, des moyens et des formes pour l’encourager à émerger et se construire. Cette conception nous renvoie aussi à la reconnaissance de cette parole, des liens sociaux, du plaisir d’être ensemble mais aussi d’agir ensemble. 

Peut-on alors explorer la piste qu’un projet et/ou une démarche d’ordre culturel puisse être un levier à la construction d’une stratégie dynamique de promotion de la santé ?

 

Notre hypothèse : l’approche artistique  est un axe mobilisateur et qui stimule l’esprit critique.

 

 «  Je suis persuadé que l’art est l’expression d’une organisation sociale, de la société dans son ensemble, de ses croyances, de l’image qu’elle se fait d’elle-même et du monde ». Georges Duby, historien, in L’art et la société, Gallimard, Quarto.

 

En 1945, Jean Dubuffet introduit le vocable d’Art Brut et radicalise le propos. L’Art Brut s’oppose à « l’art culturel », celui des musées et des marchands, de la norme académique, de la culture ambiante ou dominante. Il est anti-institutionnel, indifférent à toute approbation sociale ou à tout projet mercantile. L’invention artistique est à la portée de tout un chacun.

Toute l’histoire de l’art brut est jalonnée par des artistes qui font connaître une forme d’expression artistique qui s’épanouit dans les institutions psychiatriques. A aucun moment l’Art brut ne se soucie de thérapie, la question thérapeutique n’est pas éludée, elle n’est juste pas posée.

Dans ce sens, l’art est une positivation du négatif, de ce qui est exclu. Créer n’est pas s’exprimer soi comme s’exprimer soi n’est pas se connaître. Créer, c’est exprimer quelque chose au travers de soi.

La démarche artistique donne accès à notre propre subjectivité.

 

La culture n’est-elle pas aussi un déterminant de la santé ? La promotion de la santé n’est-ce pas aussi prendre en compte la subjectivité que revêt pour chacun la notion de « santé » ?

 

L’expression artistique permet-elle de dépasser les grands  discours sur les inégalités sociales ?

 

Nous vivons une période où les mutations sociales sont liées à des mutations économiques : des organisations productives moins favorables à une intégration de masse de travail, la mondialisation de l’économie,…Dans ce type de contexte, le travail ne joue plus le rôle de grand intégrateur.

La notion et les représentations du travail comme unique mode de socialisation sont à considérer avec réserve.

 

Se pose alors à l’individu citoyen, à chaque travailleur engagé dans l’action sociale et la promotion de la santé une série de questions :

 

 

Comment intégrer ces personnes dans un processus de réelle participation ? Par quel biais, respectueux de l’identité, faire émerger cette parole ?

La santé communautaire apparaît comme une des approches pour susciter cette participation. C’est à la communauté qu’il appartient de définir ses besoins et de mener sa propre recherche pour identifier, proposer, construire des solutions. La santé communautaire ne peut s’inscrire que dans une dynamique de solidarité et de dialogue (2).

 

De plus, il apparaît nécessaire voire prioritaire qu’une démocratie puisse offrir un espace d’expression et par là témoigne d’un véritable engagement politique et de reconnaissance de cette expression. Il s’agit bien de « donner des moyens aux plus démunis, moyens de leur propre promotion, condition de leur accession à l’expression politique ». (4) Il s’agit également de créer un contexte où la rencontre de l’autre et l’ouverture seraient à voir, non pas comme un risque à prendre, mais comme une véritable chance de régénérer des conceptions trop figées.

 

Notre proposition : la création artistique, un moyen d’expression et une dynamique d’action où le langage (non seulement la parole)  tient une place.

 

Créer et s’exprimer au travers de techniques artistiques qu’elles soient picturales, orales, sculpturales, musicales ou autres amène plus qu’une production d’œuvres. Le créateur est interprète et s’efface dans son œuvre en y laissant une trace ; sa voix, son ton, son monde, son style …

 Entendons par  langage tout moyen d’expression,  et donc prise de position.

« Créer ce n’est pas s’exprimer soi mais laisser s’exprimer quelque chose au travers de soi» (5)

L’approche artistique serait un moyen facilitant l’accession de l’individu à son émancipation, concourrant à son bien-être et donc à sa qualité de vie. Elle permet de lui donner des moyens, de  lui offrir une place et de tenir compte de ce qui est dit autrement.

La pratique de la musique, celle de l’art en général, constitue un lieu privilégié, à l’intérieur duquel les choses ne sont pas dites, désignées, mais se disent, d’elles mêmes.

Peut-être est-ce là aussi  le nouveau pari du débat démocratique.

 

Expression artistique et participation : mais quelle participation ?

 

Que l’expression artistique soit un vecteur rassembleur qui fait lien est facilement compréhensible.

Perçue sous cet angle, elle  présuppose qu’on ne l’entrevoit pas comme une répétition de représentations, d’expériences, uniquement soucieuses de divertissement renvoyant l’image d’une « société spectacle ». Il s’agit bien ici de développer  et de promouvoir une conception directement politique de la culture comme un espace d’échange mais aussi de convivialité. Une position  prospective car elle s’ouvre « aux bouillonnements culturels qui bien souvent prennent leurs sources dans des espaces sociaux inattendus, dans des no man’s land ou des interstices socioculturels….des lieux d’innovations, dans lesquels se construisent souvent des ressources symboliques » (6)

 

Nous sommes conscients des limites, des impasses, des dérives que peut engendrer cette approche. Soucieux de création d’espaces conviviaux, sources d’identité et de reconnaissance, il reste à ne pas verser  du côté de la démagogie, à ne pas instrumentaliser la culture.

Si la culture peut jouer un rôle crucial dans la revitalisation de certains quartiers, dans des projets d’intégration et d’émancipation sociale,  restons vigilants  à ce qu’elle ne fasse pas office  de « rustine sociale », subterfuge de diversion d’une vraie parole.

Nicolas Frize, musicien, met en garde contre cette tentation de « faire des raccourcis en cherchant à compenser l’absence de pratiques citoyennes par des pratiques artistiques en laissant croire que les pratiques citoyennes consistent en des pratiques artistiques »  (7)

 

Le concept de participation lié aux pratiques communautaires n’est pas exempt d’ambiguïté, de  complexité, et  notamment par rapport au pouvoir.

Dans quelle mesure les décideurs politiques et les professionnels sont-ils prêts à ouvrir un espace de parole, de revendication, de partage du  pouvoir ? Qu’est- ce que cela entraîne en terme de négociation, d’adaptation, d’évolution ? 

Interrogeons-nous également sur la prégnance du discours « participatif » qu’on retrouve dans divers secteurs. Est-ce le nouveau masque qui cache les rapports de pouvoir ?

La participation pose la question de la place de la population, du professionnel et du politique, de la proximité voire de la confusion des places.

 

Tout ce qui travaille au développement de la culture, travaille aussi contre la guerre.

                                              

                                               Correspondance entre A. Einstein et S. Freud, 1932.

 

 

 

Références

 

1.  A.D.WEIL, Invocations, Calman-Levy, 1998, P 25

2.  Propos de Madame la Ministre Maréchal repris dans « Education Santé » mai 2004

3. Pratiquer la santé communautaire, de l’intention à l’action, Institut Théophraste Renaudot, édit. Chronique Sociale, 2001, p 44

4. J.L.Genard, Les pouvoirs de la Culture, Editions Labor, 2002, p.41

5. N. FRIZE, L’art, expression d’une citoyenneté, dans Culture et Société, Actes du Colloque organisés par les services d’éducation permanente et du secteur des centres culturels, le 10 et 11 décembre 1996

6. J.L. Genard, Les pouvoirs de la Culture, Editions Labor, 2002, p 48          

7. N. FRIZE, L’art, expression d’une citoyenneté, dans Culture et Société, Actes du Colloque organisés par les services d’éducation permanente et du secteur des centres culturels, le 10 et 11 décembre 1996

 

 

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